La necessite d'une mise en scene hors-les-murs




On a beau tout mettre dans des petites cases, certains projets n’y entrent pas.

Ceux qui ont lu Clandestinopolis vous diront qu’il est pĂ©rilleux d‘enfermer cette piĂšce dans un genre. Nous cherchions la forme la plus souple pour exĂ©cuter les pirouettes visuelles et scĂ©niques qui jalonnent l’histoire. La poĂ©sie atypique de Benfodil aspire Ă  une “mise en Ɠuvre” diffĂ©rente et doit s’élaborer dans une cohĂ©rence artistique, technique et de production trĂšs singuliĂšre.

Imaginez les souvenirs d’un homme seul, qui reviennent Ă  lui comme les volutes fumantes d’un cendrier crasseux
 Ceux qui ont lu Clandestinopolis vous dĂ©criront un foisonnement de lieux, de personnages, d’icĂŽnes, d’images, qui pourraient vous Ă©tourdir. Le texte porte en lui cette idĂ©e, l’idĂ©e d’éclore au creux d’un territoire plus vaste que la boite noire d’un théùtre. Clandestinopolis, comme un cri, nous entraĂźne vers une issue “sauvage”. Comprenez ici “sans autre lieu de diffusion que l’espace public” .

Voici le cheminement :


À l’origine, Mustapha Benfodil lance en marge du Panf’ (festival Panafricain) Ă  Alger, un cycle de lectures théùtrales sous le titre gĂ©nĂ©rique : « PiĂšces dĂ©tachĂ©es – Lectures sauvages ».
Il entend alors engager à travers ce concept une réflexion sur le triptyque « le théùtre, la rue et le politique ».

Une maniĂšre de s’insurger contre les difficultĂ©s pour le dramaturge iconoclaste qu’il est d’ĂȘtre jouĂ© dans son propre pays alors mĂȘme que ses textes sont jouĂ©s un peu partout Ă  l’étranger, notamment en France. Il s’agit donc pour lui de donner Ă  « goĂ»ter » ses textes dans des conditions minimales de reprĂ©sentation, en diversifiant les espaces et en investissant des lieux alternatifs aussi improbables qu’une place publique, une carcasse abandonnĂ©e, un théùtre antique, un appartement, un cafĂ© maure ou un hangar en friche.

Au cours de nos Ă©changes, j’ai interrogĂ© Mustapha sur l’utilitĂ© des lectures sauvages Ă  Paris. Voici sa rĂ©ponse :

Les Lectures Sauvages sont un concept spĂ©cifique Ă  l’AlgĂ©rie dans la mesure oĂč il se pose comme un théùtre transgressif, un théùtre « frontal » dont l’esprit est de revendiquer une place dans l’espace public, ceci dans un pays sous Ă©tat d’urgence depuis 18 ans. »

Force m’est de corriger et de constater que les actes artistiques sauvages sont plutĂŽt un concept universel, dont l’esprit est de revendiquer une place dans l’espace public, ceci dans un monde sous Ă©tat d’urgence depuis 2000 ans.

Je rejoins Benfodil quand il Ă©voque « les lieux convenus et conventionnels qui sont devenus des « rĂ©serves culturelles », et sa protestation « contre le confinement de l’art et de la culture dans des « lieux de pouvoir » oĂč l’on est obligĂ©s de montrer patte blanche pour avoir droit de citĂ© »

MĂȘme en France, la crĂ©ation - en l’occurrence celle-ci - est soumise aux frilositĂ©s d’un systĂšme culturel français Ă©litiste et saturĂ©. MĂȘme en France, avouons finalement que nous vivons dans la tristesse, celle de l’impuissance. L’impuissance notamment, face aux directeurs de salle qui s’échangent leurs spectacles suivant le nouvel adage « un vendu pour un rendu ». L’impuissance face Ă  un théùtre qui manque d’audace.

Proposer aujourd’hui une rĂ©alisation « sauvage » de Clandestinopolis est une forme de revendication, un appel Ă  libĂ©rer la crĂ©ation et la parole dans l'espace public, Ă  extraire la crĂ©ation de la logique de l’argent pour qu'elle retrouve sa place au coeur de la vie.

Le propos de Clandestinopolis rĂ©sonne si fort qu’il se doit de briser la frontiĂšre créée par les théùtres avec leur public. Ici, les questions portĂ©es Ă  travers l’histoire trouvent leurs rĂ©ponses dans la rencontre des individus entre eux, rassemblĂ©s dans un espace qu’ils pourraient arpenter chaque jour mais dont l’accĂšs leur est interdit ou cachĂ©. De cette exploration clandestine que nous organisons, naĂźt la vĂ©ritable ecoute, la vraie rencontre. Pour nous, les prĂ©mices d’un vrai dĂ©bat.

Dans la ville, il reste encore quelques espaces vierges, abandonnĂ©s, inhabitĂ©s, oubliĂ©s... des lieux clandestins, oĂč pour se promener, il faut ĂȘtre hors-la-loi, vĂ©ritable terre de refuge de tous les «sans», sans papier, sans abri, sans argent, ...
Or, Clandestinopolis est une piĂšce sur l’exil, l’errance, l’exclusion, un texte qui nous rappelle comme la clandestinitĂ© n’est pas rĂ©servĂ©e Ă  certains, mais se terre plutĂŽt au plus profond de nous.

Il nous semble donc Ă©vident d’inscrire ce texte dans des espaces en friche au coeur des villes, dans un dĂ©cor fait de rails abandonnĂ©s, de tunnels obscurs aspirant nos cauchemars, de saletĂ©, de murs dĂ©labrĂ©s, de sol graveleux oĂč s’enlisent nos pas, dans des endroits inconfortables face auxquels nous nous sentons dĂ©jĂ  clandestin et dans lesquels tout est possible


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